La Cueillette honorable. Notes sur un entretien avec Robin Hall Kimmerer

Robin Wall Kimmerer est professeur au College of Environmental Science and Forestry du State University College of New York et directeur fondateur du Center for Native Peoples and the Environment. Botaniste, spécialiste des mousses, elle est membre de la nation potawatomi, un peuple premier des Etats-unis.

 Dans un entretien réalisé par Ayana Young sur la radio états-unienne Unlearn & Rewild, Robin Wall Kimmerer explique que le genre humain, contrairement à ce que laisse supposer la crise actuelle, n’est pas l’ennemi atavique de la biodiversité, mais l’a au contraire traditionnellement favorisée. Elle prend l’exemple de l’utilisation du feu contrôlé par les peuples autochtones qui crée une mosaïque d’écosystèmes à diverses étapes de succession écologique. La biodiversité ainsi favorisée offre des sources multiples de nourriture et de fibres. Plus elle est grande, plus nombreux sont les choix et la résilience des habitants dans une nature dynamique.

En Europe l’être humain a aussi contribué à la diversification des écosystèmes, même si cela s’est fait de manière accidentelle plutôt qu’intentionnelle. Par exemple les paysans de montagne, en déboisant et en fauchant pour libérer des terres cultivables et des pâturages, ont créé des prés fleuris qui convenaient en même temps à des animaux et plantes sauvages. Ainsi en Suisse, près de la moitié des espèces végétales poussent dans ce type de biotope tout comme la majorité des insectes. On y trouve aussi des escargots, des araignées, des oiseaux, des batraciens et des mammifères. Malheureusement ces milieux sont aujourd’hui menacés par l’abandon de l’agriculture traditionnelle et par les constructions, et tendent comme beaucoup de paysages modernes vers l’homogénéisation.

Selon Kimmerer, les programmes pour la restauration des habitats, de leur faune et de leur flore échoueront s’ils se bornent à réparer les dégâts. Un jeu de mots en anglais, « not only restore, but restory », résume le double défi qui est non seulement de restaurer, mais bien plus d’inventer de nouveaux récits sur notre lien à la Terre. En effet, il ne s’agit pas seulement de guérir la Terre physiquement, mais bien plus de changer la vision du monde qui sous-tend la destruction de la nature, comme par exemple la notion d’exceptionnalisme humain, qu’il y a une espèce, Homo sapiens, qui mérite tous les cadeaux du monde, alors que les millions d’autres espèces ne compteraient pas, seraient jetables.

Dans le modèle actuel de restauration écologique il y a souvent l’idée que les gens et la nature font mauvais ménage et qu’il vaudrait mieux nous tenir à l’écart. Ce n’est pas la manière de voir des peuples traditionnels, bien au contraire. Outre l’usage mesuré du feu, Robin Wall Kimmerer prend pour exemple la cueillette de l’herbe sainte (Hierochloe odorata) qu’elle décrit dans son livre, Braiding Sweetgrass: Indigenous Wisdom, Scientific Knowledge, and the Teachings of Plants.

Les vanniers haudenausaunee s’étaient plaints de la diminution de cette plante sur les lieux de récolte traditionnels. Les résultats d’une étude de terrain ont montré qu’en pratiquant la « cueillette honorable »  qui consiste à cueillir avec respect jamais plus de la moitié des individus, l’herbe sainte croissait mieux que dans les endroits témoins où elle n’était pas cueillie. Selon l’explication scientifique, la cueillette modérée réduit la densité et donc la compétition, ce qui stimule la croissance. L’exemple de l’herbe sainte fournit une leçon de réciprocité : la plante soutient les gens en tant que médicament, dans la vannerie et dans les cérémonies et la récolte est importante pour le succès de la plante.

Traditionnellement le travail quotidien des personnes se faisait au contact de la terre, les maintenant en synchronisation avec elle. Aujourd’hui, nous sommes pour la plupart déconnectés de la production de notre nourriture, de nos vêtements, de notre logement et de nos médicaments.

Toutefois avec une population mondiale dépassant les sept milliards, ce serait un désastre pour la nature si nous nous précipitions tous dans la forêt pour y chercher notre nourriture ou pour y pratiquer l’artisanat sauvage. Les communautés naturelles seraient dévastées. Alors comment appliquer le concept de la cueillette honorable dans cette situation de déséquilibre ? Même si les personnes qui vivent dans des zones urbaines ne sont pas physiquement occupées par la production de leurs besoins de base, elles y sont inévitablement impliquées économiquement et peuvent s’y impliquer philosophiquement aussi.

La retenue est une attitude effective pour concrétiser la réciprocité avec la Terre et se rappeler que nos choix affectent la vie d’autres êtres, plantes et animaux. Un geste à la portée de tous est simplement de consommer moins et de faire la distinction entre nos besoins et nos désirs. Ne prenez que ce dont vous avez besoin, c’est là un des préceptes les plus importants de la cueillette honorable.

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image: Robin Wall Kimmerer

Références

http://www.unlearnandrewild.org/listenhd/robin-wall-kimmerer-on-indigenous-knowledge-for-earth-healing

Pro Natura Magazine/03, mai 2014

 

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